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Comment ne pas faire de soi l'objet-sujet prioritaire ou exclusif de son propre poème ? Comment ne pas faire des sentiments jadis privilégiés par Bernard de Ventadour, par la Comtesse de Die, par Ronsard, par Lamartine et par Eluard le thème usé jusqu'à la trame de son poème ? Comment ne pas faire de l'angélique perception écologique de la nature le motif de son poème ? Comment ne pas faire des causes héroïques ou tragiques, pathétiques ou révoltantes dont chacun parle le prétexte de son poème ? Comment ne pas faire de la question du divin ou du sacré la justification de son poème ? Comment ne pas faire de l'écriture du poème le sujet principal de son poème ? Comment ne pas se déclarer poète et partir de ce postulat narcissique pour oser écrire ce qu'on n'a pas assez de pudeur ou de clairvoyance pour le jeter au panier avant d'avoir eu la prétention naïve de l'imposer à la lecture d'un autre que soi-même ? Comment peut-on savoir, même , qui on est, ce qu'on est et prétendre venir émarger au registre où figurent les noms de François Villon, de Joaquim du Bellay, de Charles Baudelaire, de Pierre Reverdy ? Faut-il qu'on soit mal dans sa peau pour se laisser aller à usurper celle des autres !

 

 

 

 

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Certes Villon était sans doute une crapule. Certes Rimbaud était un adolescent insupportable et prétentieux. Certes Hugo était un fonctionnaire de l'écriture qui écrivait de telle heure à telle heure. Certes Aragon était un insupportable stalinien formel n'ignorant rien du monstre qu'était Staline. Certes Mallarmé était un petit bourgeois se la jouant Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change. Certes Prévert avait un côté populo-démago. Certes Char adoptait volontiers les manières d'un hobereau provincial. Certes Verlaine était un poivrot invivable. Certes Follain était un goinfre répugnant postillonnant à la cantonade. Mais tous étaient assurément poètes, et de qu'elle envergure ! Ce qui suffit à conclure qu'entre l'homme et le poète l'hiatus peut être abyssal.

 

 

 

 

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Trois ou quatre poèmes de celui-ci, comme Nerval ou René Char, suffisent à ce que son nom demeure vivace longtemps après sa mort. Tandis que le torrent d'emphase que sécrétèrent Claudel ou Saint John Perse ne laisse pas quatre vers d'affilée derrière eux dans la mémoire des poétophages. Certains ne furent poètes que dans leur intime conviction et passèrent à côté de leur vocation, alors qu'ils laissèrent un seul poème qui tienne, mais immortel, ainsi que fut l'obscur Arvers, j'ai pourtant du mal à écrire le nom avec la certitude de l'avoir correctement orthographié. Certains allèrent encore plus loin, qui écrivirent et composèrent on ne sait quand ni où "A la claire fontaine" ou "Qui veut ouïr chanson, chansonnette nouvelle, chante rossignolet", répertoriés parmi les "chansons anonymes".

 

 

 

 

 

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Ainsi n'est pas poète qui veut et se déclarer appartenir à cette rare engeance signifie qu'on se considère comme l'alter ego de cette poignée, quelques dizaines tout au plus depuis le XIVe siècle, de cas d'espèce qui ont été capables de léguer à la postérité quelques lignes de quelques mots entêtants, qui ne parviennent pas à nous sortir de la tête. En 1963, René Lacôte, critique de poésie aux Lettres Françaises avait recensé, au dépôt légal de la Bibliothèque Nationale, environ cinquante mille personnes différentes qui avaient publié, l'année précédente, un recueil, une plaquette ou un livre venant émarger à la rubrique poésie. On aura la pudeur de ne pas chercher à savoir lesquels et combien de ces "poètes", généralement auto-proclamés, auront laissé ne fût-ce qu'une ligne qui nous envahirait de sa persistance mémorielle...

 

 

 

 

GIL JOUANARD

 

Plus d'infos : http://fr.wikipedia.org/wiki/Gil_Jouanard

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