SANS NOUVELLES

Nous étions cette fois encore six ou huit, installés comme d’habitude devant la cabane de plage d'Eric : qui attablé à la planche à tréteaux, qui assis sur le sable, adossé à une paroi, qui encore allongé, sur le dos pour contempler la fin du jour, ou sur le ventre ou de côté, le regard passant des amis au rivage ou inversement, ou s’attardant sur tel ou tel élément alentour. Le pli insensiblement était venu. Vers le soir, après le travail ou les loisirs, Éric sortait sa vieille lampe-tempête vert pâle en prévision de la veillée, et peu après les uns et les autres, parfois accompagnés d’un nouveau venu, ami ou connaissance, étions de retour. Les bruits s'atténuaient. La lumière déclinait. La paix nous gagnait. Les sons prenaient une densité mate, et tout leur temps nos paroles. Il y avait de longs silences dénués de la gêne qu'ils occasionnent si souvent, et parfois, à partir de quelques mots, d'une intonation, d’une ébauche de sujet, une conversation pouvait s’engager, qui se suspendait ensuite ou suivait son chemin entre les pauses.

L’inattention ne choquait personne. On suivait les échanges de bout en bout ou par intervalles. Il arrivait que l'un ou l’autre s'assoupisse. On s'en allait sans faire signe, quand on voulait. Le plus souvent nous restions, tard.

Ce soir-là un vent léger rabattu vers nous berçait par intervalles le rideau de la cabane ; la fraîcheur (c'était la fin août) succédait à la chaleur moite. La marée montait avec ses effluves de sel, mais loin encore d’atteindre le haut de l’estran. Ce que ressassaient les vagues parvenait à nos oreilles moins indistinctement.

—  Je n'ai plus de nouvelles de Fabrice, observa Youcef.

Nous savions combien ils avaient été proches, au point non seulement de passer les vacances ensemble, chacun avec sa petite amie du moment, mais aussi de cohabiter des années durant. Une amitié sans ombre, renforcée par les projets communs. Et puis le travail les avait éloignés. Téléphone et correspondance avaient suppléé, dans l'attente de périodes libres qui les réunissaient. Avec le temps ils avaient espacé leurs partages.

Ça fait des mois qu'il ne répond plus.

À quelque distance, le long de l’ourlet courbe de la mer, se dessinaient des silhouettes de baigneurs et de promeneurs attardés, quelques chiens joueurs. Un couple passa près du groupe, l'air un peu surpris de notre calme presque immobile. Un grognement discret de moteur de voiture glissa vers le front de mer. Le profil pensif de Youcef, un peu incliné, ne permettait pas de savoir s'il s'en tiendrait là. C'était bien ainsi. Le dernier mot revenait toujours à l'espace et au temps. Nous étions des petits morceaux de liège flottant les uns près des autres, portés sans trop savoir pourquoi par l'existence.

—  La dernière fois nous avons échangé des textos. J'en ai envoyé un, puis lui à son tour quelques jours plus tard. Je n'ai pas compris ce qu'il voulait dire à la fin. Il y avait : "Et puis, j'en ai assez." De quoi, de qui ? Le genre de phrase qui peut toujours sembler définitive… Du grave ou pas.

Puis il se tut, apparemment concentré sur les hésitations entre mer et galets d’une mouette dont le vol à virages en aurait laissé plus d’un indécis sur la suite. Il faisait bon. Le temps s’étirait dans nos têtes. La réunion nous prodiguait sa magie continue et sereine.

Sonia et moi avions rompu depuis près d'un an sans nous revoir ni nous écrire, commença David en se mettant sur le dos, les mains sous la nuque. Son anniversaire approchait, nous nous sommes refait signe.

Il poursuivit après une assez longue pause, d'une voix un peu basse, rêveuse et dépourvue de nostalgie.

—  Une reprise de dialogue entre nous, à titre seulement amical, a abouti à un rendez-vous précis. Je me souviens, à 13 heures dans le petit café à l’angle de son immeuble. Une journée grise avec des éclaircies subites, un temps agité. Entre nous, pas d’effusion. Mais sous notre échange naturel et enjoué une sorte de coup de braise se préparait. 

Youcef se mit sur le ventre, la tête de côté dans le sable , attentif et tranquille. Nathalie tenait ses beaux yeux fermés, très présente ou ailleurs. Je frottais deux bouts de bois mat ramassés près des vagues.

 Dix minutes plus tard nous étions chez elle, dans son lit. Comme avant, mais avec une tendresse alors inconnue de nous. Elle a ensuite improvisé un dîner. C’était bien. On a bavardé, tout proches, nous touchant de la main ou de l’épaule. Des phrases brèves, des silences. Des rires. Et puis les silences se sont prolongés. Un malaise s’est insinué. Il se faisait tard. Nous nous sommes embrassés et je suis reparti. 

Un gosse passa parmi nous au galop, poussant sa bouée comme un cerceau, nous aspergeant sans le vouloir d'un peu d'eau et de sable.

 Sonia a déménagé une semaine après. Elle m'avait écrit ce mot juste avant, sur une petite carte, de son écriture menue : "C'est mieux comme ça." Que voulait-elle dire ? Un contre-sens était possible. J’ai perçu ou voulu percevoir une façon de mettre un terme. Je me suis senti au fond d'accord. Ma vie s'est poursuivie sans plus de contacts entre nous. Ne me demandez pas si je regrette de l'avoir revue. Encore moins ce qu'elle avait voulu dire, où elle en était, où elle en est à présent. Je ne sais toujours pas et ne suis pas sûr que ça ait de l'importance, même si je pense assez souvent à elle en lui souhaitant à chaque fois bonne route. Ça s'est produit un jour vers 13 heures ; ça aurait pu ne pas avoir lieu, ou avoir lieu autrement, voilà. 

Éric alla farfouiller dans la cabane. Il déplaçait des affaires entre lesquelles ses paquets de cigarettes avaient la manie de se cacher. Adrien semblait dormir, le front sur une serviette. Je faisais couler un filet de sable entre mes orteils. Houria puis les autres s'étaient un peu éloignés.

À présent le vent intermittent était presque tombé. Youcef avait allumé la radio à faible volume et nous allions entamer une partie de dominos à quatre. Encore quelques moments et il faudrait songer à allumer la lampe. Les tout derniers promeneurs remontaient du rivage.

 

 

CLÉMENT G. SECOND

 

 

 

 

Clément G. Second

 

Ecrit depuis 1959 : poèmes, nouvelles, notes sur la pratique de l’écrit principalement. Quelques communications artisanales à diffusion confidentielle.

Fréquente littérature, arts, philosophie et spiritualité.

A commencé à proposer ses textes à des revues (Le Capital des Mots d’Eric Dubois, La Cause Littéraire) depuis fin 2013 par besoin de plus d’ouverture. A collaboré à L’Œil & l’Encre, blog photo-textes de la photographe Agnès Delrieu.

Se sent proche de toute écriture qui « donne à lire et à deviner » (Sagesse chinoise ), dans laquelle « une seule chose compte, celle qui ne peut être expliquée » (Georges Braque), et qui relève du constat d’Albert Camus : « L’expression commence où la pensée finit ».

 

a1944@hotmail.fr

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