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Lieu-dit


 


 

Nous habitions un cul-de-sac,

au fin fond d’un lieu-dit.

Cachée de tout, notre maison

était bordée de vastes champs

que chaque saison transformait

en d’extraordinaires terrains de jeux.


 

Il m’arrivait d’arpenter les congères et les plaques

de verglas tel un explorateur,

ou de disperser mes peines dans les sombres sillons

creusés par les pluies.


 

Les nuits d’été, le cortège des moissonneuses

me tenait éveillé. De ma mansarde je pouvais voir

les phares qui balayaient l’horizon et les saisonniers

qui s’affairaient en chantant autour des remorques.


 

Plus de trente années ont passé depuis.

Assis à mon bureau, je réalise soudain

que plus jamais je ne verrai ce spectacle

ni ne traînerai dans ces champs. C’est à peine

si j’arrive à la revoir, ma mère, regardant

en plissant des yeux par la fenêtre ouverte

de la cuisine, me criant : À table.

 

 

***

 

Kain


 

 

Les samedis, la parenthèse s’ouvrait

dans la berline de mon grand-père.


 

Balluchon dans le coffre,

je quittais ma campagne

le temps d’un week-end.


 

Secoué par ses routes pavées, mon grand-père

annonçait chaque semaine : « Nous voilà à Kain »


 

Ses armoires pleines de biscuits.

et ses hot-dogs du souper.

Son jardin aux mille cachettes

et ses longues balades à vélo.

Ses bains du dimanche matin

et sa formidable télé couleur.


 

Aujourd’hui, c’est moi qui conduis

et me retrouve à nouveau secoué

par cette route cabossée.

Au bout, il y a le cimetière où repose

l’écho de mes souvenirs.


 

Tout disparaît,

sauf Kain.

 

 

***

Sur des échasses


 


 

Patiemment, nous attendons nos plats.

À la table d’à côté, deux hommes

ont une discussion animée

à propos d’un projet immobilier.

Une femme seule, à l’autre bout de la salle,

prend des nouvelles d’une amie par téléphone.

Je regarde le serveur plier des serviettes

lorsque mes yeux glissent vers la digue.

Un homme passe sur des échasses

en redingote et haut de forme.

Il accoste les passants d’un salut théâtral

et leur tend des prospectus publicitaires.

Pendant un instant, il n’y a plus aucun

projet immobilier. On ne sait pas

ce que devient l’amie. Les serviettes

sont oubliées. Tout le monde

regarde cet homme qui fait son travail.

Vous imaginez un peu ?

Gagner sa vie comme ça !

Faire son chemin,

sur des échasses.


 


PATRICK BEAUCAMPS

 

Né en 1976 à Tournai (Belgique), Patrick Beaucamps a exercé plusieurs métiers : ouvrier imprimeur, magasinier, employé de vidéoclub, cheminot, bibliothécaire,…

Poète et nouvelliste, son travail est publié aux éditions Chloé des Lys.

* Le Bruit du Silence, Poèmes (2003)

* 200 ASA, Nouvelles (2005)

* Tant d’eau sous le pont, Poèmes (2013)

* Brasero, Nouvelles (2014)

Tag(s) : #poèmes

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