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Station

 

 

Les longues hirondelles d’avril

s’élançaient d’arbre en arbre

leurs fines ailes grises vibrantes dans l’air bleu

l’herbe se couchait à l’approche du soir

et déjà les bancs repliés

sous l’injonction de la nuit

 

à la rotonde du parc l’imagination

faisait des feuilles des navires

il aurait suffi de jeter un caillou dans l’eau

et de crier « feu ! »

pour que l’espace s’embrasât

 

ce qui était à l’hiver n’était plus au printemps

ce qui était aux champs n’était plus

à la ville

 

gestes impatients

maniements de battements frénétiques

 

à travers la fenêtre du drive-in le serveur t’a vue

allumer une cigarette

il a bondi derrière son comptoir il est sorti et a hurlé

« hey

vous êtes malade

vous savez que c’est bourré d’essence ici

vous savez que

 

tout peut péter ?! » 

 

***
 

La main et la patte

 

Tu n’es pas un animal

tu as dit l’autre jour – à moins

que ce ne fût hier –

c’est pour cela

que tu coupes tes ongles si court

 

il est vrai que

personne n’a besoin d’ongles

pour signer des papiers pendant la réunion

reluquer sa secrétaire

envoyer un coursier à l’autre bout de la ville

encoder les chiffres de sa carte de crédit

sur un site d’images pornographiques

boire un verre accoudé au bar

donner une tape dans le dos de son fils

et le consoler ce n’est pas grave s’il a

perdu la partie

 

c’est un fait tu as insisté

nous ne sommes pas des animaux

excepté quelques pin-ups

nous n’avons pas à porter

les ongles longs

 

nous ne sommes pas c’est un fait

 

mais n’oublie pas que ton quotidien

autant que le mien

est une série de données mathématiques empilées dans une

caisse en carton

et qu’il suffira d’une nuit

peut-être même d’un instant de nuit

d’un seul et simple instant de nuit

pour que le corps se souvienne

que les mains sont des pattes

et que l’esprit découvre

que les ongles ne servent pas qu’à acheter

des coupe-ongles

 

***

 

Je t’aime

 

Ce matin – à moins que ce ne fût

jamais –

tu as dit qu’il importait peu

de vouloir changer les choses

« il est des schémas immémoriaux

contre lesquels nous ne savons

rien faire »

tu as pointé du doigt l’espace du salon

et as montré un point que je ne

voyais pas

« plus fort que la vie

plus fort que le bonheur

est l’attente 

on voudrait être heureux

et l’on se croit vivant

mais on ne fait qu’attendre

 

le soir le lendemain

l’aimée le désirable

les fêtes les vendanges

un autre âge des ailleurs

 

on ne demande qu’à vivre

maintenant et ici

mais au fond on ne demande

qu’à vieillir »

 

tu auras demain

cent quatre-vingt-quatre ans

aucun gâteau ne peut porter

autant de bougies

 

***

Starship Cruzer Edge été 1976

 

Tes yeux transpirent l’alcool

et les circonvolutions de ton cerveau

empestent les mauvais choix

en renversant deux tabourets

tu es sorti par la porte de derrière

pour aller pisser dans la ruelle

je ne t’ai pas attendu

je suis sorti j’ai allumé une cigarette

dans le ciel un satellite a tourné il clignotait

un instant j’ai pensé que là-haut

un type sympa s’émerveillait de la beauté de la nuit

qu’il faisait signe aux gens bienveillants

aux éveillés

mais ce n’était qu’une structure mécanique

répondant à des signaux envoyés de très loin

alors j’ai marché

quelque part une vitre s’est brisée

un chien a aboyé

un clochard a gueulé

te rappelles-tu cet été-là ?

nous campions autour d’un lac

nous n’arrivions pas à toucher le fond il était

trop profond

à l’épicerie voisine dans le rayon des articles pour touristes tu as

acheté un masque de plongée pour enfant en plastique jaune

pensant que nous pourrions au moins apercevoir ce qui nous

échappait

tu as pris une longue inspiration tu as fait OK de la main tu as plongé c’est là

 

que tu as disparu

 


MICKAËL BONNEAU

 

 

Il se présente :

 

Après des années passées à chercher le moyen d’arrêter la machine à laver qui tourne dans son cœur, Mickaël Bonneau n’a aujourd’hui pas trouvé de meilleur moyen pour éponger les fuites au sol que de jeter des mots autour et de remplir le tambour avec des phrases et des images quand elle tourne à vide – ce qui malheureusement arrive trop souvent.

Ses poèmes, nés avec lui en France dans les années quatre-vingt, sortent aujourd’hui de ses tiroirs. Ils sont essorés mais pas repassés, ils ont le rythme et le pli d’une voix qui a choisi d’être la leur à un moment et n’ont pas d’autre prétention que d’être. C’est leur manque, autant que – il le souhaiterait – leur mérite.

Tag(s) : #poèmes

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