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MOBILIER ET ACCESSOIRES

 

 

À celle qui en riant ma conseillé

den faire une nouvelle.

 

 

 

J'ai estimé avoir de la chance – cet ingrédient que l'on voudrait trouver en toute chose – car juste à mon arrivée une voiture bondée de deux générations familiales et de plusieurs caisses d'emballage a libéré un créneau où je n'ai plus eu qu'à me glisser. Il faisait beau ce matin-là et malgré la foule déjà dense un petit air d'allégresse tendait à éclairer, sinon dissiper, le vieux cafard tenace que ma solitude nourrissait avec soin le dimanche.

 

Passé lentrée automatique aux grandes portes coulissantes je me suis laissé aller à ma guise, en étoile, suivant ou délaissant l'itinéraire hyperbalisé, partout fléché : au sol, en lair, aux murs. Comme à chacune de mes assez rares visites je découvrais du regard tout en percevant aussi par l'ouïe – attentif à l'assoupissement des sons et des paroles dans cet espace vaste mais clos, et si rempli qu'il isolait à force de volumes présentés et de matières – bois, plastique, tentures, tapis, étoffes – tout grincement, tout éclat, toute stridence. J'allais comme dans une bulle, côtoyant d'autres bulles, dénichant, revenant, repartant, hésitant, me perdant, flânant. Ma déambulation et mon temps n'étaient ni redevables ni comptés.

 

Entre monotonie et imprévisible est la clef de ces lieux, me disais-je. Thèmes et variations. Thèmes annoncés, variations possibles. Dans les objets surabondants et divers, dans la galerie de visiteurs si terriblement semblables et pourtant, mefforçais-je de croire, au moins un peu différents. Dans les liens devinés entre proches venus là ensemble, familles, amis, amis de longtemps, amis d'un jour pour la circonstance ; dans ceux aussi (ténus mais à mes yeux indubitables) entre les visiteurs, liens suggérés par des analogies, peut-être en partie mimétiques, de stratégie de découverte, de pause, d'expression, de conversation, d'excitation, de malaise, que je surprenais mine de rien au passage.

 

... Un lieu-livre à déchiffrer avec son style, son accent, sa dramaturgie, ses personnages, ses messages traversant lignes, alinéas, pages, chapitres, tomes, volumes, index, sommaire, notes, froissements et coquilles, poncifs et singularités en veux-tu en voilà.

 

Il y avait le sanctuaire – car c'était religieux aussi – des grands meubles, exposés par catégorie et usage avec chacun son aire, visibles de face, de profil et même inutilement de dos pour certains. Quelques portes entrouvertes exprès (comme à la maison par oubli), étagères garnies dimitations douvrages, de bouquets ou de fruits – de bibelots décoratifs aussi, ceux-ci dune réalité contaminée par leurs factices voisins mais à vendre en option dacquisition séparée ou globale. Autour on s'affairait, mimiques, mètres tirés, gestes transposant les volumes dans les intérieurs domestiques coextensifs aux cerveaux mobilisés, examen de particularités fonctionnelles, de points techniques. Plus loin la literie se prêtait aux essais corporels, seul ou à plusieurs, fesses testeuses, dos tâtonnants, position couchée puis debout avec rectification des vêtements et coiffures, retour à l'horizontale, diagonale des inclinés négociant avec les étendus la comparaison qualitative parfois visiblement difficile à concerter d'un support à l'autre.

 

 

Chaises et fauteuils poussaient aussi à la simulation de scènes privées, c'est la chaise longue, enfin les chaises, qu'il nous faut pour la terrasse, abandon momentané des reins lourds, on ferme un temps les yeux qui imaginent, on se relève peu convaincu, allons plus loin, celle-ci n'est pas mal du tout mais ta mère est un peu..., comment dire, forte pour ce siège, non, je ne parle pas du dossier, et puis ce ton plutôt sombre, il est beau c'est d'accord, mais n'irait pas avec le bord de la piscine, ah tu crois ? , moi jaurais dit Une femme, la trentaine fraîche, s'est installée devant un bureau à plateforme informatique. Belle et blonde dans la concentration et l'oubli – son conjoint en retrait, le regard en va-et-vient de sa montre aux enfants déjà plus tout à fait sages –; je longeais au passage son profil perdu, son bras adoucissait des angles.

 

Vers les tissus, tapis, draps et housses – là comme ailleurs, quantité, nombre décliné en une multitude de choix possibles érodant lacte de choisir – les fourmis allaient venaient s'évitaient dépliaient palpaient faisaient découper peser emballer prenaient conseil se décidaient différaient doutaient, les couples parfois au bord de la crise discrète, non nous repasserons plus tard tu crois vraiment et puis on n'est jamais du même avis je sens que ça tagace comment laffirmer si tu as un reproche dis-le c'est pourtant toi qui as voulu venir mais regarde-le si on ne fais pas attention à la fin il va se perdre parle moins fort je t'avais dit que ça prendrait un moment mais pas du tout cest agréable comme tu sais mal mentir !

 

"Théo, qui s'ennuie à la piscine à billes, demande sa maman au point d'accueil", a annoncé une voix feutrée omnisonore, et le groupe presque chic qui furetait interminablement, du petit-déjeuner à pas d'heure, me disais-je amusé, dans le secteur Cuisine et Accessoires par où je passais, s'est disloqué : des éléments féminins s'étant consultés se sont lentement ébranlés, laissant les masculins entre répit et impatience, peut-être importunés, comme moi qui me disposais à repartir avec une housse de couette et quelques serre-livres (introuvables ailleurs), par le murmure entêtant de la soufflerie.

 

J'ai alors rencontré le regard une fille qui elle aussi suivait de loin la scène. Longue et jolie, en jupe vert clair et chignon roux approximatif, elle souriait dans ma direction, je ne savais pas si cétait pour moi. Et tout à coup nous avons assisté ensemble à la chute de corps encombrés de louches, torchons, sets de table à motifs géométriques, couverts et saladiers inox, lorsqu'une des mamans plausibles de Théo s'est gauchement pris le pied dans celui du papa éventuel d' une Léa de piscine à billes, tombant agrippée à sa veste avec lui et entraînant au sol une de ses semblables malgré la gesticulation graduée de cette dernière pour garder l'équilibre en saidant dun caddy rétif, chute aussitôt suivie de trois retours saccadés à la station verticale avec excuses très polies et coups d'œil furibards alentour.

 

Six bons mètres nous séparaient la fille et moi mais qu'importe, le fou-rire nous a pris d'une seule secousse d'une seule, rentré comme nous avons pu à l'insu des intéressés. Mais sur le point déclater je leur ai tourné le dos pour garder contenance, perdant par là-même le contact visuel avec la longue et jolie sans doute repartie au fil de ses explorations. Et je suis passé encore hilare aux caisses, léger, comme inopinément joyeux de vivre seul et peut-être pour longtemps.

 

 

 

CLÉMENT G. SECOND

 

 

 

Clément G. Second

 

Ecrit depuis 1959 : poèmes, nouvelles, notes sur la pratique de l’écrit principalement. Quelques communications artisanales à diffusion confidentielle.

Fréquente littérature, arts, philosophie et spiritualité.

A commencé à proposer ses textes à des revues (Le Capital des Mots d’Eric Dubois, La Cause Littéraire) depuis fin 2013 par besoin de plus d’ouverture. A collaboré à L’Œil & l’Encre, blog photo-textes de la photographe Agnès Delrieu.

Se sent proche de toute écriture qui « donne à lire et à deviner » (Sagesse chinoise ), dans laquelle « une seule chose compte, celle qui ne peut être expliquée » (Georges Braque), et qui relève du constat d’Albert Camus : « L’expression commence où la pensée finit ».

 

a1944@hotmail.fr

 

Tag(s) : #nouvelles

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